Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Amérique du Sud


Minas Gerais (Remords)

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Métailié.

Oséias est un homme au bout du rouleau. La mort le guette mais, en attendant; il effectue un pèlerinage dans sa région natale, le Minas Gerais, à la rencontre de ses deux sœurs et de son frère et de visages familiers de son enfance. Nostalgique, le narrateur de Remords ? Oui, avec cette fichue impression d'avoir raté sa vie dans ses grandes largeurs. Portrait d'un homme malade, le livre trace aussi celui d'une région brésilienne, loin de l'agitation de Rio ou de Sao Paulo, avec ses vies monotones, médiocres et souvent précaires. Remords ne respire pas la joie de vivre et le style de Luiz Ruffato nous enfonce encore davantage dans la grisaille. Dans la tête d'Osais, les événements du quotidien répétés à l'infini (les passages aux toilettes, la sueur sur le front, etc.) se mélangent avec les souvenirs, sans aucune transition entre chaque phase. C'est déconcertant un temps, assez répétitif, il faut bien le dire, mais pas question de lâcher le narrateur, surtout quand il se transporte dans le passé et évoque ses parents, un suicide qui l'a touché de près et les petits moments de joie de l'enfance. C'est triste et émouvant, loin de tout réalisme magique. Malgré les réserves que l'on est en droit d'émettre, Luiz Ruffato est le livre d'un auteur singulier et sincère qui possède sa propre voix et ne fait aucune concession.

 

 

L'auteur :

 

Luiz Ruffato est né en 1961 à Cataguases (Brésil). 5 romans ont été publié en France dont Tant et tant de chevaux.

 


20/04/2021
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Pluie de cendres (La soustraction)

Dans La soustraction de la chilienne Alia Trabucco Zeran, la part symbolique est envahissante et il faut batailler très dur pour trouver son chemin dans un livre qui semble refuser peu ou prou le réalisme. Deux narrateurs alternent dans le récit : Iquela et Felipe, fille et fils d'opposants pendant les années Pinochet, et qui représentent une génération qui ne peut se débarrasser des fantômes du passé. Felipe est obsédé par les morts qu'il ne cesse de voir dans les rues de Santiago, comme s'il avait été choisi pour être le premier à constater leur décès. Iquela, moins hallucinée que son ami, remet un peu d'ordre dans la narration, évoque quelques flashbacks qui nous éclairent mais elle digresse aussi beaucoup et semble également obsédée par l'histoire familiale, avec sa mère qui est l'une des rares survivantes de l'époque de la dictature. L'intrigue, qui a du mal à se frayer une route, nous conduit de Santiago, au moment où une pluie de cendres recouvre la ville, à Mendoza, en Argentine, où le cercueil d'une ancienne compagne de lutte de la mère d'Iquela est bloqué. Il y a des passages non dénués d'intérêt dans La soustraction mais il y a surtout un style très élaboré et une construction narrative alambiquée qui trahissent la fréquentation des ateliers d'écriture américains. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, tel semble être le leitmotiv de la romancière qui ne tarde pas à lasser par accumulations, répétitions et dérives plus ou moins maîtrisées.

 

 

L'auteure :

 

Alia Trabucco Zeran est née le 26 août 1983 à Santiago du Chili.

 


14/02/2021
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La ville des Diagonales (Les malédictions)

De tous les romans de Claudia Piñeiro traduits en français, A toi est celui qui a obtenu le plus d'audience. Surprenant, car ce n'est pas son meilleur livre, loin de là, Les veuves du jeudi et Bétibou étant d'une toute autre étoffe. L'amour que l'auteure argentine professe pour des intrigues arachnéennes se retrouve dans sa dernière publication, Les malédictions, dont l'ambition se dévoile au fil d'une narration sophistiquée qui adopte les codes du thriller pour une plongée dans les coulisses du monde politique. Claudia Piñeiro joue au chat et à la souris avec le lecteur, dévoilant peu à peu les éléments clés d'une histoire où il est question de paternité, d'emprise et de ... sorcellerie. Le tout au sein d'un parti politique dominé par une figure charismatique de leader dont la quête de pouvoir est insatiable et inarrêtable, sauf si certaines malédictions s'en mêlent. Comme toujours dans ses romans, Claudia Piñeiro mêle avec une grande maestria sujets très sérieux et éléments plus légers, teintés d'humour et même de romantisme. Le livre parle sans doute beaucoup plus aux lecteurs argentins avec ses multiples références historiques et géographiques (l'étonnante genèse de La Plata, ville des Diagonales et capitale de la province de Buenos Aires) mais il est source de découvertes pour les étrangers que nous sommes, dans une atmosphère parfois étrange et mystique. Mélange détonant de suspense, de réalisme et de surnaturel, Les malédictions suscite un plaisir de lecture indéniable avec des personnages attachants et où la lutte entre le bien et le mal se nuance de nombreuses ambigüités morales.

 

 

L'auteure :

 

Claudia Piñeiro est née le 10 avril 1960 à Burzaco (Argentine). Elle a publié 6 romans dont Les veuves du jeudi et Bétibou.

 


12/01/2021
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Un vent à décoiffer les guanacos (Patagonie route 203)

Eduardo Fernando Varela n'est pas un homme ordinaire. Auteur de scénarios pour le cinéma, il partage son temps entre Buenos Aires et Venise où il tient une boutique de cartes anciennes. Pas banal, non, et son premier roman, publié à 60 ans, ne pouvait pas l'être non plus. On a beau connaître (un peu) la Patagonie ainsi que les livres ou les films (ceux de Carlos Sorin, par exemple) qui la prennent pour décor, La marca del viento (Patagonie route 203 en français) s'impose par son originalité et sa bizarrerie. Et comme son titre original, le vent, omniprésent, y sculpte non seulement les paysages mais aussi les individus peu diserts et répondant rarement directement aux questions en se moquant régulièrement de leur interlocuteur, qu'ils étiquètent obligatoirement comme venant de la capitale argentine. Les dialogues, souvent absurdes, sont l'un des plaisirs du roman, mais ils se font un peu attendre et sont précédés d'une certaine langueur qui se développe sur de longs kilomètres, où l'on a le temps de faire connaissance avec le personnage principal, musicien en rupture de ban, solitaire avec un saxophone pour compagnon, lancé sur des routes où l'horizon se marie avec l'infini. Mais le livre raconte aussi une histoire d'amour et la confrontation de deux mondes dans ce road-trip existentiel et parfois onirique. Il se passe de drôles de trucs en Patagonie et on y croise de singulières personnes mais tout est dans le plaisir de la découverte et il serait dommage d'en dévoiler davantage. Patagonie route 203 est un voyage en terre incongrue où une seule chose est certaine d'arriver : un vent terrible et capricieux qui décoiffe jusqu'aux guanacos.

 

 

L'auteur :

 

Eduardo Fernando Varela est né il y a 60 ans en Argentine.

 


06/11/2020
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Entre océan et jungle (La chienne)

A mi-chemin entre la nouvelle et le roman, La Chienne, première traduction en français de la colombienne Pilar Quintana, séduit par son style simple mais très travaillé et son rythme tropical qui nous transportent sur la côte Pacifique de la Colombie, loin du tumulte urbain de Medellin ou de Bogota. Le livre dessine le portrait d'une femme d'une quarantaine d'années, en mal d'enfant, qui transfère son affection sur une chienne qui la fera passer par tous les sentiments. Malgré sa relative brièveté, La Chienne recèle une grande profondeur dans l'analyse psychologique de son héroïne dont on perçoit, au-delà des mots, les failles, la solitude et ce désir d'amour inextinguible. Remarquable aussi, et poétique, est la description d'une nature sauvage, entre océan et jungle, à la beauté traîtresse. La principale qualité du roman est sa précision dans les détails et, en même temps la latitude laissée au lecteur de visualiser l'histoire selon sa propre sensibilité. Comme un tableau d'un peintre qui montre une situation bien identifiée tout en nous laissant imaginer tout ce qu'elle implique de souffrance et de frustration jusqu'au dérèglement de la raison. Reste maintenant à espérer que d'autres œuvres de Pilar Quintana bénéficieront à leur tour d'une traduction en français (celle de Laurence Debril, pour La Chienne, est magnifique).

 

Un grand merci aux éditions Calmann-Lévy et à NetGalleyFrance. (Parution le 19 août).

 

 

L'auteure :

 

Pilar Quintana est née en 1972 à Cali (Colombie). Elle a publié 5 livres.

 


29/07/2020
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Rester vivant (e) (Les matins de Lima)

Vue de loin, donc d'ici, la littérature péruvienne contemporaine ne semble traiter que d'un seul sujet : celui de la lutte armée entre gouvernement et guérilla du Sentier lumineux, avec ce climat de violence endémique qui perdure depuis 1980 et ne s'estompe que depuis quelques années. Un traumatisme que l'on retrouve par exemple dans les derniers romans d'Alfredo Pita, de Renato Cisneros ou de Santiago Roncagliolo, d'excellents livres au demeurant. Tout dire, de Jeremias Gamboa, a malgré tout montré que les auteurs du pays pouvaient aussi évoquer des sujets différents et c'est aussi le cas de Gustavo Rodriguez, avec l'exubérant Les matins de Lima. La couverture du roman, psychédélique, donne le ton : voici une tragicomédie haute en couleurs et en paroles, à la langue bien pendue, et riche de personnages attachants et peu communs. Deux d'entre eux se détachent : Trinidad, entrepreneuse décidée, qui a vécu une adolescence difficile, marquée par son empoisonnement au mercure dans les mines d'Amazonie et la mort prématurée de sa mère ; son père, l'ineffable Danny de Los Rios, chanteur un brin pathétique mais capable de mettre le feu au dancefloor en interprétant les tubes des Bee Gees. Ils ne se connaissent pas mais leur destin va vite dépendre l'un de l'autre. La force du livre, ce sont également les portraits très fins des nombreux protagonistes qui entourent ce duo et qui n'ont rien de secondaires, avec des caractéristiques bien dessinées. Construit intelligemment, avec de brefs flashbacks, Les matins de Lima propose une lecture fine de la fracture sociale de la capitale péruvienne et de la violence sous-jacente qui ne demande qu'à y exploser. Malgré un contexte tendu et quelques drames au passage, Gustavo Rodriguez ne sombre jamais dans le pessimisme et traque le pittoresque et l'absurde de la vie. "Staying alive" chantaient les Bee Gees, c'est aussi le mot d'ordre de l'héroïne de Les matins de Lima, avec une ténacité et une force de caractère exemplaires. Une leçon de vie qui n'est pas loin de faire du roman un authentique "feel good book."

 

 

L'auteur :

 

Gustavo Rodriguez est né le 2 mai 1968 à Lima. Il a publié 5 romans.

 


16/06/2020
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Le fils du narco (Le ciel à bout portant)

Né à Medellin, Jorge Franco s'est imposé en quelques romans (La fille aux ciseaux, Le monde extérieur ...) comme l'un des meilleurs écrivains colombiens contemporains. Sa ville natale est l'héroïne (c'est le cas de le dire) de son dernier livre, Le ciel à bout portant, qui ne vaut peut-être pas ses prédécesseurs mais reste d'une qualité plus qu'honorable. Il y est question des narcotrafiquants, qui ont fait la "réputation" de Medellin dans le passé, mais à travers un prisme particulier, celui du fils d'un des bras droits du trop célèbre Escobar. Une histoire racontée à travers trois temporalités, procédé assez fréquent dans la littérature d'aujourd'hui et pas toujours convaincante, il faut bien le dire. Jorge Franco s'en tire toutefois relativement bien, notamment grâce à son style alerte, parfois un peu cru, et surtout à son talent dans le description de personnages complexes, en particulier Fernanda, l'épouse du narco, et plus globalement l'ensemble d'une famille qui sait presque tout des agissements du père et doit vivre, pris en étau entre le désir de condamner et de fuir et celui de ne pas se poser trop de questions en continuant à mener une existence de privilégié. Au milieu d'une atmosphère délétère, Franco parvient à glisser quelques grammes de romantisme avec le début d'une histoire d'amour, au second plan, certes, mais qui crée le plus joli moment d'émotion, après tout ce stress, à la toute dernière page du livre.

 

 

L'auteur :

 

Jorge Franco est né à Medellin en 1962. Il a publié 7 livres dont La fille aux ciseaux et Melodrama.

 


09/02/2020
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Pays à la dérive (La fille de l'Espagnole)

Situation ubuesque au Venezuela : deux présidents de la République, dont l'un auto-proclamé, mais reconnu par certains gouvernements étrangers, prétendent au même moment diriger un pays exsangue. 4 millions de ses habitants l'ont quitté ces 5 dernières années, fuyant les difficultés sociales et la violence endémique. Karina Sainz Borgo est elle partie vers l'Espagne, il y a déjà près de 15 ans, et son premier roman, à la fois reflet du pays aujourd'hui et dystopie, relate un chaos indescriptible dans Caracas, obligeant son héroïne à une lutte quotidienne pour ne pas sombrer, la seule possibilité étant de changer d'identité pour partir le plus loin possible. La fille de l'Espagnole est une sorte de film d'horreur et ses techniques narratives fonctionnent à l'identique. Le livre est saisissant mais il est aussi presque constamment dans la même tonalité, s'attachant à la description d'exactions plus ou moins insoutenables et, dans le même temps, aux tourments psychologiques d'une survivante dans cet enfer inextricable. Le climat est lourd et le livre plutôt monotone et monochrome, s'autorisant des flashbacks qui s'imbriquent assez mal dans le récit. En resserrant son intrigue sur un personnage principal, Karina Sainz Borgo se prive de densité romanesque mais ce n'est sans doute pas son objectif. Il s'agit surtout pour elle de témoigner de la dérive d'un pays, tout en prévenant que personne dans ce monde n'est à l'abri d'une descente aux enfers aussi brutale que celle du Venezuela.

 

 

L'auteure :

 

Karina Sainz Borgo est née à Caracas en 1982. Elle s'est installée en Espagne en 2006.

 


09/01/2020
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Prenez et mangez (Cadavre exquis)

"Prenez et mangez, ceci est leur corps." Les paroles de Jésus, légèrement modifiés, correspondent au thème du premier livre de l'argentine Agustina Bezterrica, ironiquement intitulé Cadavres exquis. L'humour noir est pourtant assez peu présent dans ce livre allégorique où suite à un virus les animaux ont presque tous disparu de la surface de la Terre. Résultat : le cannibalisme est devenu la norme (passons sur les détails). Déjà, le postulat de départ pose question tant il semble que l'évolution de nos sociétés mène plutôt à une consommation de moins en moins importante de viande. mais il est vrai que l'Argentine est un cas à part avec son goût immodéré pour les asados. Il est évident que la romancière dénonce la barbarie humaine vis-à-vis des animaux dans cette fable nauséabonde sous forme d'apologue et le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne fait pas dans la dentelle. Ses descriptions sont d'une précision extrême, notamment pour décrire les rituels d'un abattoir (qui étaient déjà montrés dans Le sang des bêtes de Franju, en 1949, soit dit en passant) et si Bezterrica cherche le malaise, elle le trouve évidemment, se vautrant, le mot n'est pas trop fort, dans l'atrocité. De quoi donner la nausée mais c'est bien entendu le but. On peut d'ailleurs s'interroger sur cette littérature qui vise à montrer les plus mauvais côtés de l'humanité, à l'instar du détestable (ok, pas pour tout le monde) My absolute Darling. Ceci dit, le style glacial de l'auteure et sa capacité à créer un personnage très fort et ambigu, atténue quelque peu les grandes réserves que l'on est susceptible de faire quant à la qualité du livre et son intérêt. Quoique avec la dernière scène, choc et pas très chic, Agustina Bezterrica montre bien que c'est la surenchère dans la provocation et le sordide qui fait sa marque de fabrique.

 

 

L'auteure :

 

Agustina Bezterrica est née en 1974 à Buenos Aires.

 


13/09/2019
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Un pays d'orphelins (Des hommes en noir)

Au-delà de son célèbre Prix Nobel, et pour ne parler que des écrivains en activité, la Colombie reste une terre littéraire luxuriante avec Abad, Franco, Restrepo, Vasquez, entre autres (la liste est longue). Et le plus noir de tous, peut-être, Santiago Gamboa, avec lequel le lecteur le plus exigeant est rarement déçu. Des hommes en noir se situe dans la Colombie d'aujourd'hui, qui tente de se remettre de décennies de violences. Le temps des FARC et des cartels de drogue est révolu ? Oui, en apparence, mais les séquelles sont encore vives et l'écart entre riches et pauvres (indiens, métis, paysans) n'a jamais été aussi béant. Des hommes en noir est un thriller, certes, mais c'est aussi et peut-être surtout un portrait âpre d'un pays d'orphelins où un grand nombre parmi les plus démunis se jette dans les bras d'églises évangéliques sans foi ni loi, trop heureuses de profiter de la crédulité de certains. Le roman de Gamboa, comme son titre l'indique, est très noir mais il est aussi saupoudré d'humour et avant tout extrêmement humain. L'auteur réussit d'ailleurs à nous faire suivre deux enquêtes en parallèle, l'une conduite par un procureur, l'autre par une journaliste, émaillant son texte de nombreux détails psychologiques et comportementaux les concernant, souci que l'on retrouve même dans des personnages secondaires y compris les deux "méchants" du livre loin d'être unidimensionnels. Ce n'est pas tout : Gamboa excelle également dans la description de villes comme Bogota et Cali autant que dans celles de petits villages isolés, sans oublier un passage par Cayenne. La gastronomie et les alcools divers ne sont pas non plus absents d'un livre qui malgré une entame en fanfare se déroule ensuite sur un rythme lancinant et tortueux, pour notre plus grand plaisir. Le paradoxe, en définitive, de ce roman passionnant, est que s'il impressionne par le tableau d'une violence qui semble enracinée pour longtemps en Colombie, il donne aussi très envie de prendre un billet pour Bogota dans les 48 heures. Un aller-retour, quand même, de préférence.

 

 

L'auteur :

 

Santiago Gamboa est né le 30 décembre 1965 à Bogota. Il a publié une douzaine de romans dont Perdre est une question de méthode, Nécropolis 1209 et Prières nocturnes.

 


04/08/2019
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